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Lors d’une conférence de presse de la police locale à Newtown, le 15 décembre. Crédits AP

Comme pour d’autres événements récents survenus aux Etats-Unis, (lire : Les réseaux sociaux, outils contre la tempête Sandy), le massacre de l’école Sandy Hook de Newtown a généré, en un temps record, une avalanche de discussions en ligne.

L’extrême gravité des faits et l’ampleur du choc causé par l’une des plus graves tueries survenues dans une école aux Etats-Unis expliquent l’intense couverture en temps réel par les médias occidentaux. Elle s’est accompagnée de millions de messages sur le sujet, postés publiquement sur Twitter, par des journalistes, commentateurs, blogueurs, et tous les Américains concernés de près ou de loin par l’événement.

Le nombre de messages sur Twitter contenant « Newtown » et « #newtown » selon Topsy.com

Parmi tous ces tweets se nichent énormément de commentaires (le débat sur le port d’armes étant particulièrement virulent) et de reprises d’informations. Très peu, finalement, par rapport à toute cette masse, donnaient des précisions sur ce qu’il se passait réellement sur place pendant les heures du drame.

Comme le montrent plusieurs listes Storify assez complètes en la matière, la plupart des tweets émis depuis Newtown au moment des faits provenaient des habitants, pour un temps convertis en « journalistes citoyens », ou des rédactions des médias locaux, avant qu’arrivent les camions de reporters nationaux (le tweet ci-dessous est celui d’une chaîne de télévision du Connecticut).

Voir : comment les informations sur la tuerie de Newtown ont d’abord circulé sur Twitter

Mais rapidement les médias (chaînes de télévisions, agences, sites d’informations…), comme les membres des réseaux sociaux, se sont heurtés à l’absence ou au manque de précisions quant à toutes les questions suscitées par le développement des faits (y a-t-il encore un danger ? identité et nombre de tireurs ? identité et nombre de victimes ? mode opératoire ? nombre d’armes ? motivation de l’acte ?, etc.).

La police du Connecticut l’a signalé à plusieurs reprises depuis le 14 décembre : les seules informations valables sur ces sujet viendront « des seuls micros » qu’ils utiliseront lors de leur conférence de presse. Le porte-parole de la police, Paul Vance, n’a confirmé l’identité du tueur (Adam Lanza) et son mode opératoire que dimanche soir. Il a également prévenu que les autorités allaient devoir mener une longue enquête pour essayer de déterminer toutes les causes réelles et les circonstances précises de son passage à l’acte.

En attendant, dans le cadre d’une couverture en temps réelle que certains qualifient de « saturée », de nombreuses discussions en ligne et d’explications journalistiques ont eu lieu sur l’unique base de la spéculation.

Il est certes logique qu’il y ait des tâtonnements, voire des erreurs, dans la prise en main par les rédactions de ce genre de faits divers, où la compréhension des faits prend du temps. A fortiori lorsque la plupart des journalistes ne sont pas sur place et ne peuvent dialoguer directement avec les autorités locales, et lorsque la tuerie a eu lieu dans une école immédiatement confinée pour des questions de sécurité, puis pour les besoins de l’enquête.

Les autorités bouclant les alentours de l’école Sandy Hook, le 14 décembre. Crédits AFP

La nouveauté d’un événement comme celui de Newtown vient plus précisément du phénomène de transparence accrue de ces recherches d’informations, erreurs et tâtonnements. Cette visibilité s’explique tant par les le poids pris par les millions de messages postés sur les réseaux sociaux dans le partage de l’information, que par le cercle potentiellement vicieux s’étant installé entre chaînes de télévision, les suivis en direct sur les sites d’information et des comptes Twitter (les uns alimentant les autres, et vice versa).

Dans cette quête de précisions sur les événements de Newtown, menée tambour battant sur les réseaux sociaux comme dans les rédactions hyperconnectées, plusieurs hypothèses, voire des erreurs factuelles, se sont finalement retrouvées catapultées en « une » ou à l’antenne de médias respectés. Elles ont porté sur l’identité précise du tueur, le fait de savoir s’il y avait une ou plusieurs personnes armées, le rôle précis de la mère d’Adam Lanza dans l’école Sandy Hook…

La plus grave confusion a concerné la désignation pendant une heure de Ryan Lanza (le frère du tueur Adam Lanza) comme coupable. La cause de l’erreur est venue d’un policier sur place, s’exprimant de manière anonyme et qui s’est mélangé les pinceaux entre les prénoms des deux frères Ryan et Adam.

Capture d’écran de la chaîne Fox News.

En quelques minutes Ryan Lanza s’est immédiatement retrouvée en « une » de CNN (voir sur leur page de suivi en direct : « CNN’s Susan Candiotti has just reported that a law enforcement official tells her the suspect is named Ryan Lanza and he is in his 20s »), mais aussi de Fox News, et dans les articles d’AP, de Buzzfeed, Slate, du Huffington Post, de Gawker…

Cette validation de l’information par des médias officiels a ensuite largement favorisé ce que plusieurs décrivent comme la « traque » des Ryan Lanza sur les réseaux sociaux, pour retrouver les traces éventuelles de l’existence numérique du tueur (lire : les Ryan Lanza et les enquêteurs d’Internet).

Elle s’est terminée lorsque Ryan Lanza, frère d’Adam, a vigoureusement démenti l’information directement sur Facebook, avant d’aller coopérer pleinement avec la police pour les besoins de l’enquête.

Capture d’écran du profil Facebook de Ryan Lanza.

Depuis, la presse américaine s’interroge et retourne le problème dans tous les sens. Quelles solutions pour éviter à l’avenir ce genre d’erreur par les médias traditionnels, dont la répercussion est aujourd’hui beaucoup plus importante ? Comment, dans cette immense conversation globale et publique sur l’actualité, où la diffusion de l’information se fait au travers de milliers de tweets ou de posts Facebook repartagés des milliers de fois, s’assurer simplement que les informations soient justes ?

L’occasion a été, pour Will Oremus de Slate, de rappeler que certains chercheurs s’employaient à trouver « un algorithme pour séparer le vrai du faux sur Twitter » fondé sur la longueur des tweets, la présence d’une URL, l’absence de points d’interrogation… Un outil qui pourra être efficace, mais qui ne sera rien, bien sûr, sans une vérification humaine.

Depuis le 14 décembre, plusieurs rédactions, comme celle du Huffington Post, ont également présenté leurs excuses face à leurs erreurs. Quelques figures, comme le blogueur Jeff Jarvis, regrettent aujourd’hui de ne pas avoir assez utilisé le conditionnel dans leurs messages sur Twitter, et rappellent le sacro-saint principe de vérification des informations avant leur publication.

Le débat, enfin, se focalise sur les réseaux sociaux eux-mêmes. D’un côté, certains leurs reprochent d’avoir amplifié et déformé la réalité à coups de commentaire partisan  et d’information erronée (lire : pourquoi, après Newtown, j’ai débranché les chaînes d’information et les réseaux sociaux pendant 24 heures).

Capture d’écran d’un faux compte Twitter d’Adam Lanza.

Les inévitables blagues de mauvais goût et parodies (avec par exemple la création de faux comptes d’Adam Lanza sur Facebook, Twitter, etc.) ont été vigoureusement dénoncées, la police allant même jusqu’à prévenir publiquement que ces détournements pouvaient gêner l’enquête et être condamnés par la loi. La traque d’un Ryan Lanza finalement non coupable, de même que les appels aux meurtres de responsables de la NRA, sont également pointés du doigt en tant que « côté obscur » des réseaux sociaux.

D’autres rappellent qu’il est inutile de blâmer un outil simplement devenu incontournable dans la transmission de l’information, et qui s’est fait l’écho d’erreurs commises par tout le monde, médias y compris (lire : Twitter n’y est pour rien, c’est maintenant comme ça que l’information fonctionne).

« Pendant les premières heures d’une breaking news, nous devons accepter que notre système est imparfait. Non pas parce que les réseaux sociaux ne sont pas fiables, mais parce que les informations nous parviennent dans un furieux chaos », explique un blogueur du Huffington Post, selon qui, par ailleurs, le débat qui a lieu actuellement aux Etats-Unis sur le port d’arme ne serait pas si intense sans les conversations en ligne.

Certains journalistes, comme Anthony De Rosa (le social media editor de l’agence Reuters), rappellent même que les erreurs liées à Newtown sont loin de lui avoir fait perdre la foi dans la couverture de l’actualité à travers les réseaux sociaux. Et qu’elle favorise, au contraire, une vérification essentielle des informations diffusées par les grands médias généralistes.

Michaël Szadkowski (@szadkowski_m)


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Source : Technologies – LeMonde.fr